Extrait de : Collectanea Cisterciensia 63 (2001), 3

 

 

 

 

Trésor littéraire cistercien

 

 

Bernard de Clairvaux, Lettre 143

 

 

 

            Qui donc est Bernard de Clairvaux ? Comment saisir cette personnalité tellement riche qu’elle apparaît pleine de contradictions ? Le regard extérieur ne peut y arriver, c’est par le dedans seulement que l’on rejoint le cœur de cet homme. Un moyen privilégié pour une telle approche : la lecture. Comme pour connaître Mozart, il vaut mieux écouter l’une de ses œuvres que de lire un livre sur lui, comme pour connaître un poète, il vaut mieux apprendre par cœur un poème que de tout savoir de sa biographie, ainsi pour connaître Bernard, il vaut mieux fréquenter l’un de ses textes plutôt que de dévorer une série d’études à lui consacrées.

Lorsque ce texte nous sera devenu familier, il nous livrera quelque chose du cœur de l’auteur qui y a exprimé le meilleur de lui-même. Nous pourrions transposer à la lecture de Bernard ce que Guerric d’Igny disait de la lecture de l’Écriture : « Si tu ne fréquentes assidûment l’Écriture jusqu’à devenir son familier, quand voudrais-tu qu’elle se révèle à toi[1] ? » Dans l’un et l’autre cas, il s’agit d’une même démarche spirituelle, d’un même acte de « lecture », d’une même écoute respectueuse et aimante qui prend le temps de scruter ce tissu de signes qu’est le texte.

 

            La lettre que nous proposons date d’environ 1135[2]. Bernard, abbé du monastère de Clairvaux, écrit à ses frères, dont certains se sont plaint de la trop longue absence de leur abbé. Celui-ci se trouve, semble-t-il, quelque part en Italie, où depuis de longs mois il est requis auprès du pape, qui a besoin de ses talents diplomatiques au service de l’Église. La lettre de Bernard constitue bien plus qu’un écrit de circonstance : partant du fait occasionnel de la plainte de ses frères, l’abbé prend de la hauteur et donne une leçon de vie spirituelle qui vaut pour tous en bien des situations.

 

            Nous commencerons par lire le texte, pour lui-même et en entier. Les remarques que nous ferons par la suite, loin d’être exhaustives – on pourrait écrire un livre sur Bernard à partir de cette seule lettre ! – éveilleront l’attention du lecteur sur quelques points qui devraient lui permettre de revenir ensuite au texte avec plus d’acuité[3]. Nous l’invitons cependant dès la première lecture à repérer les mots du registre de la communion, tels que présent, absent, proche, loin, séparer, unir, etc., afin de s’ouvrir ainsi à ce qui fait l’enjeu majeur de la lettre[4].

 

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Entre un abbé et ses frères,

la liberté d’un amour tendre et fort

 

 

0.1    À ses très chers frères de Clairvaux – moines, convers et novices –, de la part de frère Bernard. Nous réjouir dans le Seigneur toujours.

 

1.1    D’après ce que vous ressentez vous-mêmes, évaluez ce que moi je souffre. Si mon absence vous est pénible, personne ne doutera qu’elle l’est davantage pour moi. Car la perte n’est pas égale, ni la peine semblable : vous, c’est de moi seul que vous manquez ; moi, c’est de vous tous que je suis privé !

1.2    Je suis chargé, c’est inévitable, d’autant de soucis qu’il y a de frères à Clairvaux : vis-à-vis de chacun de vous en particulier, je souffre de son absence et je crains ce qui peut lui arriver. Ce double brisement ne me quittera pas avant que je ne vous sois rendu, à vous qui êtes mes entrailles. Je ne doute point que vous ayez envers moi les mêmes sentiments, mais moi je suis seul : vous n’avez donc, vous, qu’une seule raison de vous attrister, tandis que moi, j’en ai de multiples, une pour chacun de vous.

1.3    Ce qui me tourmente, ce n’est pas seulement que je suis forcé, au moins pour un temps, de vivre séparé de vous – sans vous, même un trône me serait une misérable servitude –, mais je suis encore obligé de m’occuper d’affaires qui troublent grandement le calme et le repos que j’aime, et risquent fort de ne guère convenir à ma profession de moine.

 

2.1    Puisque vous savez cela, mon retard, qui ne dépend pas de ma volonté mais des besoins de l’Église, ne doit pas vous porter à vous indigner, mais plutôt à compatir. J’espère pourtant qu’il ne se prolongera pas ; de votre côté, priez afin qu’il ne soit pas inutile.

2.2    Quant aux dommages qui dans l’entre-temps peuvent en résulter, il faut les considérer comme un gain, puisque Dieu est en cause. Il est bon et il peut tout : il lui est facile de compenser les pertes, je ne dis pas intégralement, mais même avec bénéfice.

2,3    Ayons donc bon moral, puisque nous avons Dieu avec nous. En lui, je vous suis présent à vous aussi, quels que soient les espaces qui semblent me séparer de vous.

2.4    Quiconque parmi vous fait bien son devoir, se montre humble, craignant Dieu, assidu à la lecture, persévérant dans la prière, soucieux de l’amour fraternel, que celui-là n’aille donc pas croire que je lui suis absent. Comment en effet ne lui serais-je pas présent en esprit, alors qu’il ne forme avec moi « qu’un cœur et qu’une âme » (Ac 4, 32) ?

2.5    Si, en revanche, l’un de vous (j’espère bien que ce n’est pas le cas !) se montre intrigant, double, murmurateur, opiniâtre, rebelle à la discipline, s’il s’agite et perd son temps, s’il ne rougit pas de manger son pain dans l’oisiveté, eh bien, même si j’étais présent de corps, mon âme serait loin de lui, parce que lui-même se serait éloigné de Dieu, par une distance non d’ordre spatial, mais d’ordre moral.

 

3.1    Dans l’entre-temps, mes frères, en attendant que je revienne, « servez le Seigneur avec crainte » (Ps 2, 11), de sorte qu’un jour vous le « serviez sans crainte, délivrés de la main de vos ennemis » (Lc 1, 74). Servez le Seigneur dans l’espérance, car il est fidèle dans ses promesses. Servez-le comme il le mérite, car il mérite beaucoup : pour ne rien dire du reste, il a le droit de réclamer pour lui notre vie en vertu de ce seul fait que pour notre vie il a donné la sienne.

3.2    Que nul ne vive donc pour soi-même, mais plutôt pour Celui qui est mort pour lui (2 Co 5, 15). Quoi de plus juste que de vivre pour celui sans qui je ne vivrais pas moi-même, s’il n’était mort pour moi ? Quoi de plus avantageux que de vivre pour Celui qui promet la vie éternelle ? Quoi de plus nécessaire que de vivre pour celui qui menace du feu éternel ? Mais non ! si je sers, c’est de mon propre mouvement, car l’amour donne la liberté.

3.3    C’est à cela que je vous appelle, vous, mes entrailles. Servez dans cet amour : il expulse la crainte, il ne mesure pas sa peine, il ne calcule pas ce qu’il doit, il ne cherche pas de récompense, et cependant il nous presse plus que tout (2 Co 5, 14) : nulle crainte ne pousse, nulle récompense n’attire, nulle justice n’exige autant que l’amour.

3.4    Que cet amour vous unisse à moi inséparablement, que cet amour me rende toujours présent à vous-mêmes, et cela surtout aux heures où vous vous tenez en prière, vous, mes frères que j’aime et désire tant.

 

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1. Reprenons le fil des idées, qui montre une pensée précise et ferme[5].

L’adresse contient, selon le genre littéraire habituel à l’époque, trois éléments : le destinataire, l’auteur et, en troisième lieu, une indication qui plus que le thème de la lettre en donne le ton. En l’occurrence, il s’agit de se réjouir (alors que précisément les circonstances pourraient être cause de tristesse !).

Une première partie exprime la souffrance engendrée par l’éloignement. Souffrance des frères, certes, mais aussi et plus encore souffrance de l’abbé. Langage de tendresse de la part de Bernard, qui ne cherche pas à nier ou cacher la douleur éprouvée. Mais en même temps, il invite ses frères à un premier décentrement : vous n’êtes pas seuls à souffrir : moi aussi je souffre, et plus que vous !

Dans une deuxième partie, Bernard invite ses frères à un regard de foi – qui entraînera un second décentrement de leur souffrance : en cette affaire, il s’agit du service de l’Église et d’une obéissance à Dieu. La véritable communion fraternelle, la véritable présence mutuelle, qui peut se donner même dans l’absence physique, provient d’une adhésion personnelle de chacun à la volonté de Dieu dans le lieu où il se trouve. Chacun est ainsi renvoyé à son engagement concret dans le réel quotidien de la prière, de la lecture, du travail, des relations fraternelles.

Enfin, une dernière partie constitue un appel à bien user de l’« entre-temps » (à la fois l’intervalle de temps qui sépare les frères du retour de leur abbé, et l’intervalle de temps qui les sépare de la rencontre du Seigneur) : il s’agit de progresser dans le don de soi, d’unifier sa vie dans un service vécu par amour, un amour qui dilate. Ainsi, à partir d’une épreuve, celle de l’éloignement temporaire qu’ils ont à vivre maintenant, l’abbé rappelle à ses frères le cœur même de la vie monastique et le fondement de leur communion : l’amour, la liberté de l’amour. Nous remarquerons tout au long du paragraphe 3 les triades (en parallèle et en chiasme) évoquant les différentes motivations possibles de notre service monastique :

- la crainte : « servir dans la crainte », crainte devant « la menace »,

- l’espoir d’une récompense : « espérance », « avantage », « promesse »,

- l’obligation de justice : « le droit », « il le mérite », « calculer »,

mais ces trois motivations sont appelées à s’effacer devant l’amour, qui dépasse tout cela et donne la véritable liberté.

 

2. Pareil texte révèle un visage de Bernard très attachant, unifiant en lui les pôles maternel et paternel. On y voit toute sa richesse de cœur et son attachement viscéral (« vous, mes entrailles » répété deux fois) à ses frères. Les premiers et derniers mots de la lettre sont significatifs : « carissimi fratribus » et « carissimi et desideratissimi fratres ». Mais en même temps, Bernard fait montre de force : il parle en éducateur, en abbé qui invite, qui exhorte à avancer, à sortir de tout repli sur soi, en montrant à ses frères un chemin de croissance. « Ne pas avancer, c’est déjà reculer ! », aime-t-il répéter.

 

3. Enfin, ce texte rencontre directement la question par ailleurs récurrente de la personnalité dite « éclatée » de Bernard : n’était-il pas un homme partagé, distendu, ni contemplatif, ni actif, bref, un être hybride ? Cette lettre constitue, nous semble-t-il, la meilleure réponse à ce genre d’a priori. L’homme qui s’y exprime apparaît extraordinairement unifié en lui-même, et en même temps un maître spirituel, conduisant par son exemple comme par son enseignement ses proches vers leur unification personnelle.

Ici comme ailleurs, Bernard se révèle un éducateur à la liberté de l’amour, et cela au milieu même des tensions et contradictions de la vie réelle, où chacun doit assumer ses responsabilités avec leurs risques. Bernard est un mystique au sens fort du mot, un homme qui en tout lieu, en tout temps, rejoint la profondeur du réel : ce qui suppose de lui et un grand décentrement de soi (« ascèse », dit-on dans un autre vocabulaire) et un accueil entier du présent qui se présente à lui (« contemplation »).

 

Cette lettre appartient au patrimoine littéraire et spirituel de l’humanité. On pourrait même dire qu’elle est un trésor de l’humanité tout autant qu’un trésor d’humanité. Et ce trésor nous est confié. Quelle responsabilité, dirait Péguy[6] !



[1] Sermon 1 pour la fête de saint Benoît, § 5.

[2] Cette lettre se trouve reprise dans l’anthologie de lettres de saint Bernard composée jadis par J. Leclercq et E. de Solms. Après une première édition en 1962 (Soleil Levant, Namur), elle a été rééditée en 1996 dans la collection de poche Foi Vivante (Cerf) sous le titre, très juste, de Lettres d’humanité. C’est sans doute là l’un des meilleurs livres que l’on puisse trouver actuellement pour introduire à Bernard.

[3] Nous avons respecté la numérotation traditionnelle en trois parties, mais en la subdivisant, de manière à pouvoir distinguer des parties plus petites et donc plus précises.

[4] Présentation due au frère Bernard-Joseph Samain.

[5] La numérotation est traditionnelle, elle se trouve dans l’édition de référence aujourd’hui, celle dite de Jean Leclercq.

[6] La simple lecture est l’acte commun, l’opération commune du lisant et du lu, de l’auteur et du lecteur, de l’œuvre et du lecteur, du texte et du lecteur. Elle est une mise en œuvre, un achèvement de l’opération, une mise à point de l’œuvre, […] un accomplissement, un emplissement ; c’est une œuvre qui (enfin) emplit sa destinée. Elle est ainsi littéralement une coopération, une collaboration intime, intérieure ; singulière, suprême ; une responsabilité ainsi engagée aussi, une haute, une suprême et singulière, une déconcertante responsabilité. C’est une destinée merveilleuse, et presqu’effrayante, que tant de grandes œuvres, tant d’œuvres de grands hommes et de si grands hommes puissent recevoir encore un accomplissement, un achèvement, un couronnement de nous, mon pauvre ami, de notre lecture. Quelle effrayante responsabilité, pour nous (Charles Péguy, Clio. Dialogue de l’histoire et de l’âme païenne, dans Œuvres en prose complètes III, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1008).