Extrait de : Collectanea
Cisterciensia
63 (2001), 4
Trésor littéraire
cistercien
Guerric d’Igny, Sermon 2 pour l’Annonciation
Marie, dans le mystère de l’Annonciation, présente la figure symbolique première de l’existence chrétienne : comme elle, toute personne humaine, homme ou femme, est invitée à se laisser rencontrer par Dieu, à écouter sa parole, à se faire accueil, ouverture, totale réceptivité – jusqu’en son corps – à la Parole vivante de Dieu. Le temps de l’Avent et de Noël sont singulièrement en harmonie avec le mystère de cette « incarnation » de la parole dans le cœur, dans la vie de celui qui l’écoute avec foi et amour.
écoutons le père de Lubac : « Le spirituel chrétien croit à l'incarnation du Verbe de Dieu, et ce simple mot de “croire” contient quelque chose d'absolu, d'indépassable, de définitif. Réfléchissant alors sur le mystère de Noël, en sa réalité la plus simple, il comprend que cette venue historique du Verbe de Dieu parmi les hommes n'est encore qu'un commencement : il faut maintenant que le Verbe de Dieu naisse en lui, pour que se réalise ce pourquoi il est venu sur notre terre[1] ».
« Ce thème est répandu dans la tradition chrétienne depuis les premiers siècles jusqu’à nos jours », dit encore de Lubac. Mais jusqu’ici je n’ai trouvé aucun texte de la tradition qui offre de cette métaphore un développement aussi structuré littérairement et théologiquement. C’est ce que je voudrais donner à goûter en proposant une large part de ce sermon[2].
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Accueillir et
laisser grandir le Christ en nos cœurs
L’Annonciation
en Marie : son sens « mystique »
3.1 Ô Vierge, ouvre donc sans crainte au Seigneur Dieu d’Israël, lui qui depuis longtemps te crie : Ouvre-moi, ma sœur, mon amie (Ct 5, 2). […]
3.2 Ô Vierge croyante, si ton oreille est
ouverte pour écouter et ton esprit pour croire, perçois en ton oreille la
parole de l’ange, reçois en ton cœur la parole du Très-Haut, conçois en ton
corps le Fils de Dieu. Toi aussi, ô bienheureuse, dis : Le Seigneur m’a ouvert l’oreille, et moi je
n’ai pas résisté, je n’ai pas reculé (Is 50, 5). Me voici, je suis la servante du Seigneur (Lc 1, 38), je suis
toute disposée à accomplir sa volonté. […]
3.3 Parler de la sorte, offrir ainsi son
dévouement, c’est bien ouvrir son cœur au Seigneur, et c’est aussi ouvrir la
bouche et aspirer l’Esprit (Ps 118, 131). C’est ainsi en vérité que
s’entrouvrait la terre, pour accueillir la rosée que d’en haut distillaient les
cieux, et pour faire germer le Sauveur (Is 45, 8). […]
L’Annonciation
en chacun de nous : son sens « moral »
4.1 Pardonnez-moi, mes frères ! J’aurais dû me rendre utile en vous instruisant de votre conduite, et je me suis attardé peut-être plus qu’il ne fallait à admirer et à célébrer cet ineffable mystère. […]
4.3 Et
pour que tu sois bien persuadé que la conception de la Vierge n’est pas
seulement une réalité « mystique[3] »,
mais aussi une réalité « morale », remarque que ce sacrement qui
réalise la rédemption est aussi[4]
un exemple proposé à ton imitation : il s’ensuit que tu laisses
manifestement se perdre en toi la grâce du sacrement, si tu n’imites pas la
vertu dont il donne l’exemple.
4.4 En effet, celle qui a conçu Dieu par la
foi te promet à toi aussi, si tu as la foi, la même faveur. C’est-à-dire que,
si tu veux bien recevoir avec foi la parole sortie de la bouche du messager
céleste, tu peux toi aussi concevoir ce Dieu que la terre entière ne peut
contenir, mais le concevoir en ton cœur, non en ton corps. Ou plutôt si, même
en ton corps, bien que ce ne soit pas par une opération ou une manifestation
corporelle ; vraiment en ton corps, puisque l’Apôtre nous ordonne de
glorifier et de porter Dieu dans notre corps (1 Co 6, 20 Vg).
4.5 Ainsi
donc, veille avec soin à la manière dont
tu écoutes (Si 13, 16), car la
foi vient de l’écoute, et l’écoute est celle de la parole (Rm 10, 17)
de Dieu. Et sans nul doute c’est cette parole qu’un ange de Dieu t’annonce
lorsqu’un prédicateur te parle de craindre ou d’aimer Dieu […]. Qu’ils sont
heureux ceux qui peuvent dire : Sous
l’effet de ta crainte, Seigneur, nous avons conçu et enfanté l’esprit du salut (Is
26, 17-18 lxx). En réalité,
cet esprit n’est autre que l’Esprit du Sauveur, que la vérité de Jésus-Christ.
4.6 Vois
l’ineffable faveur de Dieu en même temps que la puissance de ce mystère
incompréhensible. Celui qui t’a créé est créé en toi, et comme si c’était trop
peu que tu l’aies pour Père, il veut encore que tu lui sois une mère ! Quiconque, dit-il, fait la volonté de mon Père, est mon frère, ma sœur, ma mère (Mt
12, 50).
4.7 Ô
âme croyante, ouvre bien grand ton sein, dilate ton cœur, ne sois pas à
l’étroit en tes propres entrailles, conçois celui qu’aucune créature ne peut
contenir. Ouvre à la parole de Dieu ton oreille pour entendre. Car l’oreille
est pour l’esprit à concevoir le chemin qui mène vers l’utérus de ton
cœur ; et c’est de cette manière que
prennent consistance les os du Christ — c’est-à-dire les vertus — dans le ventre de la femme enceinte (Qo
11, 5).
Corollaires :
a. Prière
5.1 Grâces te soient rendues, ô Esprit, toi qui souffles où tu veux. Je vois que par le don que tu nous fais, ce n’est pas une, mais d’innombrables âmes de croyants qui sont enceintes de ce noble germe. Protège ce qui est ton œuvre. Que pas une de ces âmes n’avorte et ne rejette, informe ou mort, le divin enfant qu’elle a conçu.
b. L’engagement de toute notre vie
5.2 Vous aussi,
heureuses mères d’un si glorieux rejeton, veillez sur vous-mêmes jusqu’à ce que le Christ soit pleinement
formé en vous (Ga 4, 19). Veillez à ce qu’aucun choc extérieur trop rude
ne vienne à blesser ce fragile fœtus, veillez à n’absorber en votre ventre –
c’est-à-dire en votre cœur – rien qui tue l’esprit que vous avez conçu. Ayez
égard, sinon à vous-mêmes, du moins au Fils de Dieu que vous portez.
Protégez-le non seulement des actes et des paroles mauvaises, mais encore des
pensées nuisibles et des plaisirs mortifères qui étouffent à coup sûr la
semence divine (Mt 13, 22).
c.
Vers le terme attendu
5.3 Gardez donc vos cœurs en toute vigilance, car c’est du cœur que sortira la vie (Pr
4, 23) ; ceci lorsque, le fruit arrivé à maturité, l’enfantement
s’accomplira et que la vie du Christ, maintenant cachée en vos cœurs, se
manifestera dans votre chair mortelle. Vous avez conçu l’esprit du salut (Is 26, 18), mais vous êtes encore en travail,
vous n’avez pas encore enfanté (Rm 8, 22). Laborieux est ce travail, mais
combien consolante l’espérance de l’enfantement ! La femme, lorsqu’elle accouche, s’attriste de son
travail ; mais lorsqu’elle a mis au monde l’enfant, elle ne se
souvient plus désormais de sa douleur, dans la joie qu’un homme, le Christ,
soit né au monde (Jn 16, 21)
extérieur de notre corps […]. Car celui qui maintenant a été conçu, Dieu, en
nos esprits et les configure à son esprit d’amour, naîtra alors comme homme en
nos corps, les configurant à son corps de gloire (Ph 3, 21), cette gloire
en laquelle il vit dans tous les siècles des siècles.
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Le lecteur qui donnera de son temps pour s’exposer longuement au rayonnement de ce sermon pourra faire l’expérience de son étonnante fécondité. Voici, parmi bien d’autres, quelques pistes ouvertes par la fréquentation de cette page.
L’ascèse chrétienne se trouve ici
doublement relativisée, doublement décentrée : d’une part elle est une
réponse, toujours précédée par un don premier, et donc elle se vit dans
l’émerveillement et la gratitude ; d’autre part elle est décrispée, non
centrée sur soi et son effort, mais entièrement requise par l’attention donnée
à cette autre vie qui se tisse au dedans de ma propre vie. L’ascèse devient un
don de moi, coûteux peut-être, mais en même temps joyeux, au service de la vie
à moi confiée.
Faut-il insister sur l’actualité de Guerric, en cette époque de recherche de voies d’intériorité ? On fait souvent référence à Tauler, ou à divers chemins explorés par des religions orientales. La force des mots et des images de Guerric peut soutenir la même quête. J’aimerais suggérer leur pertinence en laissant retentir, comme en écho à notre moine du xiie siècle, ces lignes de Etty Hillesum, cette jeune juive hollandaise morte en camp de concentration en 1943, après avoir accompli un extraordinaire chemin spirituel, hors des cadres d’une religion précise :
Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous contribuer à te mettre au jour dans les cœurs martyrisés des autres. […] Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous. […] Te protéger toi, mon Dieu. […] Je continuerai à œuvrer pour toi, je te resterai fidèle et ne te chasserai pas de mon enclos. […] Je veux te rendre ton séjour le plus agréable possible[5].
B.-J. S.
[1] Voir l’article « Mystique et Mystère », dans de Lubac, Théologies d’occasion, 1987, p. 70.
[2] Le texte original latin se trouve dans Guerric d’Igny, Sermons, tome II (volume 202 de la collection Sources Chrétiennes, Cerf, 1973). Les titre et sous-titres ont été ajoutés pour aider à percevoir les articulations de la pensée.
[3] Nous
écrivons dans ce paragraphe les adjectifs « mystique » et
« moral » entre guillemets, pour attirer l’attention sur leur sens
particulier (qui n’est plus leur sens courant en théologie aujourd’hui).
« Mystique », chez Guerric, renvoie au « mystère », à la
réalité du mystère de la foi, tel qu’il s’est vécu historiquement en Marie.
« Moral », en revanche, dit l’appropriation de ce mystère par les
croyants. Il équivaut à « spirituel » dans le vocabulaire
d’aujourd’hui. Cf. H. de Lubac, Exégèse médiévale, I, 2, p. 584. Tout le chapitre 9 de ce volume
(p. 549-620) constitue une étude
des auteurs cisterciens du xiie
siècle.
[4] Remarquons la formule « toi aussi » répétée jusqu’à quatre fois dans ces deux paragraphes 4,3 et 4,4. Elle signale la transition de Marie à nous : ce qui concerne Marie concerne aussi les autres croyants. Mais pour souligner l’impact sur chacun des auditeurs ou lecteurs, Guerric s’exprime en tu, à la deuxième personne du singulier.
[5] Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Seuil, 1985, p. 166.