L’identité cistercienne[1]
Ce
volume décrit l’évolution de notre Ordre au cours d’une période d’un peu plus
d’un siècle. De toute cette évolution se
dégage un très fort sens d’identité. C’est l’histoire d’un groupe de femmes et
d’hommes qui ont su passer à travers bien des épreuves et plus d’une crise sans
perdre leur identité cistercienne, car celle-ci avait été bien forgée au cours
des siècles précédents faits de déracinement et d’odyssée.
Une
personne peut entrer en véritable relation avec une autre uniquement dans la
mesure où elle possède une identité bien affirmée. Un Catholique peut mener un dialogue
œcuménique fructueux s’il est bien ancré dans sa tradition catholique, tout
comme seul un Chrétien solide dans sa foi peut dialoguer en toute vérité avec
un représentant d’une autre tradition religieuse. Enfin, seul quelqu’un bien enraciné dans sa
propre culture est capable de s’enfouir dans une autre culture de telle sorte
qu’en résulte la nouveauté créatrice d’une véritable inculturation. Il en va de
même des institutions et des communautés.
Durant
la période d’un peu plus d’un siècle qui nous intéresse, et qu’on peut
facilement diviser en deux grandes tranches – l’avant Vatican II et l’après
Vatican II – notre Ordre a manifesté une identité bien claire. Durant la première de ces deux tranches
d’histoire, il s’est agi de la fidélité à des valeurs monastiques fondamentales
bien inscrites dans des observances uniformes dans tous les monastères, de même que dans une tradition juridique
clairement établie dès 1893 et fidèlement vécue.
Dès
les années qui précédèrent Vatican II, fort de ses traditions et en même temps
d’un esprit d’aventure hérité des décennies d’odyssée du temps de Dom Augustin
de Lestrange, l’Ordre n’hésita pas à se lancer dans
une vague de fondations nouvelles aux quatre coins du monde. Il devint vite évident qu’aussi bien l’unité
de l’Ordre que la fidélité à sa vocation monastique ne pouvaient plus être
assurées simplement par la fidélité à des observances uniformes. Les soubresauts créés par l’irruption de
l’Esprit de Vatican II, et la présence à Monte Cistello à cette époque de
plusieurs étudiants venus de presque tous les monastères masculins de l’Ordre ainsi
que les crises vécues par plusieurs Églises locales auraient pu faire tout
voler en éclat au sein de l’Ordre. Il
n’en fut rien. Tout au contraire.
L’une
des raisons qui ont fait que notre Ordre, malgré une diminution du nombre de
ses membres (accompagnée d’une augmentation importante du nombre des
monastères) conserva à travers toute cette période une grande santé spirituelle
et monastique, fut qu’il se lança dès le Concile dans un effort collectif et
collégial de se dire son identité et de coucher celle-ci dans de grands textes
qui n’ont jamais été le résultat du travail de quelques scribes isolés, mais
toujours d’un dialogue au niveau de l’ensemble de l’Ordre, et de son objectivation, dans des écrits,
d’une vocation clairement perçue.
La
rédaction d’une « Déclaration sur la vie cistercienne » finalisée au
cours du Chapitre de 1969, mais murie bien avant dans la réflexion au sein des
communautés et des réunions régionales, fut un moment charismatique clé. Toutes les grandes intuitions de ce bref
texte forment comme une trame dont on retrouve les fils dans les Constitutions
et dans tous les grands Statuts rédigés par la suite : sur la Formation,
sur la Visite Régulière et sur l’Administration Temporelle, sans oublier celui
sur les Fondations, continuellement remanié pour répondre aux situations
toujours changeantes.
L’intuition
fondamentale de celle Déclaration est que la vie cistercienne est une vie « entièrement
orientée vers l'expérience du Dieu vivant », ce qui est une très belle
façon de décrire ce qu’on appellerait aujourd’hui « vie
contemplative », utilisant une expression malheureusement trop usée. Ceci est réaffirmé dès le début de nos
Constitutions (C2), où notre Ordre est défini comme « intégralement
ordonné à la contemplation » consacrant ses membres au « noble
service de la divine Majesté » suivant la Règle de saint Benoît. De même, notre Document sur la Formation,
dans son Prologue, qui est un résumé de toute la spiritualité de nos
Constitutions, décrit la formation comme un long processus nous conduisant,
depuis notre entrée au monastère jusqu’à notre mort, comme une graduelle
transformation à l’image du Christ, et donc comme une union contemplative avec
Dieu. Selon la conclusion (n. 31) du
Statut de la Visite régulière, celle-ci est conçu comme un événement spirituel
offert à chaque communauté pour assurer sa croissance dans la fidélité à la
grâce cistercienne. Le Statut sur
l’Administration Temporelle s’ouvre par l’affirmation que « toute l’organisation du monastère tend à ce que les moines
soient intimement unis au Christ », Enfin le but d’une fondation est de
propager cette vie cistercienne.
La
deuxième grande intuition, rejoignant une intuition fondamentale de nos
Fondateurs du 12ème siècle, est que notre vie est clairement et
profondément cénobitique. Nous sommes
de véritables cénobites vivant ensemble dans la solitude et non des ermites
vivant en communauté. « Nous poursuivons cette recherche de Dieu sous une Règle
et un Abbé, dans une communauté de charité, toute entière responsable, dans
laquelle nous nous engageons par la stabilité », dit la Déclaration de
1969. On pourrait énumérer un nombre
presque sans fin de textes de nos Constitutions et de chacun des Statuts
mentionnés où la responsabilité de toutes les grandes orientations de la vie de
chaque communauté et de toutes les décisions importantes repose sur la
communauté comme telle. Évidemment, il
s’agit dans chaque cas de la communauté entendue dans un sens proprement
cistercien, c’est-à-dire de l’ensemble des frères « avec leur abbé »
(pour utiliser cette belle expression du Petit Exorde décrivant les moines de
Molesmes partant pour Cîteaux « avec leur abbé »).
Un
troisième aspect de notre identité cistercienne est la pauvreté, incarnée dans
une simplicité de vie. Selon la Déclaration, « le style général de notre
vie cistercienne est simple et austère, vraiment pauvre et pénitent, dans la
joie de l'Esprit‑Saint », et selon nos
Constitutions (C3.3) les moines sont « en quête de la béatitude promise
aux pauvres » « dans la simplicité et le travail ». Quant au
Document sur la formation, il parle, dans son Prologue (n.3) de la pauvreté du
coeur qui permet de « courir, le coeur dilaté, dans la voie du service de
Dieu », après s’être détaché peu à peu de toutes les fausses sources de
sécurité. Le Statut sur l’Administration Temporelle rappelle aussi dès le début
(n. 7) l’importance de la simplicité évangélique dans l’utilisation des biens
dont nous avons l’usage mais qui sont tous des « biens
ecclésiastiques » c’est-à-dire des biens appartenant au Peuple de Dieu.
Cette pratique de la pauvreté et de la simplicité évangélique sera évidemment
un point important à surveiller au cours de la Visite régulière, et toute
fondation doit s’attendre à vivre pour assez longtemps un
sérieuse pauvreté.
Notre
Ordre a été conçu par nos Fondateurs du 12ème siècle comme une
communauté de communautés. En langage
moderne, la dimension collégiale de la sollicitude pastorale est un aspect
essentiel de notre identité cistercienne.
Nos Constitutions le disent clairement dans la belle Constitution 71 qui
ouvre leur troisième partie. Cette
dimension collégiale affecte la vie non seulement des supérieurs mais de tous
les membres de l’Ordre. Chaque fois
qu’un membre de l’Ordre accepte la responsabilité pastorale de sa communauté,
il accepte en même temps une responsabilité pastorale collégiale à l’égard de
l’ensemble de l’Ordre. De même lorsque des moines ou des moniales s’élisent un
abbé ou une abbesse, ils doivent être conscients qu’ils élisent quelqu’un qui
devra exercer cette responsabilité collégiale.
La Visite Régulière est l’un des premiers exercices de cette
collégialité, qui s’exprime aussi par l’approbation des fondations par le
Chapitre Général, une approbation qui inclut l’acceptation d’une responsabilité
collective sur la nouvelle fondation.
Enfin la même coresponsabilité
s’exerce par l’aide matérielle que les communautés sont appelées à s’offrir.
Un
autre aspect de l’identité cistercienne qu’on aimera souligner – entre tant
d’autres qu’on pourrait encore mentionner – est son incarnation culturelle. La
Déclaration de 1969 fut occasionnée par la nécessité de réaffirmer l’identité
foncière de l’Ordre en même temps que l’on reconnaissait la nécessité d’une
diversité à cause de l’implantation de l’Ordre dans de nombreuses cultures,
toutes en rapide évolution. Dans le même esprit, le Document sur la formation
s’est limité à affirmer les grands principes fondamentaux de toute formation
dans l’Esprit cistercien, laissant amplement de place pour l’adaptation à
toutes les cultures et même appelant chaque région (n. 69) à faire
soigneusement cette adaptation. Il en est de même du Statut sur
l’Administration Temporelle Le Statut
des Fondations n’a cessé d’être révisé, Chapitre après Chapitre, précisément
pour respecter ce besoin d’incarnation dans des situations culturelles en
évolution.
On
voit donc que l’Ordre a maintenu, au cours du dernier demi-siècle, tout au long
d’une profonde et rapide évolution, une très claire et très solide identité,
qu’il a su se redire et réaffirmer sans cesse dans ses textes législatifs et spirituels. Nous pouvons être confiants que cette
identité nettement cistercienne, avec les caractéristique principales que nous
venons de décrire, lui permettra de faire sereinement face à tous les défis
qu’il ne manquera pas de rencontrer au cours des années qui viennent, aussi
bien dans les pays de vielle chrétienté que dans les jeunes Églises.
Scourmont, 18 février 2008
Armand VEILLEUX
[1]
Cette réflexion apparaîtra
dans l’ouvrage collectif sur l’histoire contemporaine de notre Ordre (OCSO) qui
sera publiée prochainement, sous la direction de Dom Marie-Gérard Dubois.