Instructions pour la lecture du cinquième livre

(p. 117-149)

 

Après les réflexions orientées plutôt sur l’histoire de l’époque dans les troisième et quatrième livres, où Bernard démontre son expérience de la vie et son sens pratique, il en vient dans le cinquième livre à ce qui lui est le plus personnel : Il peut élever son cœur vers Dieu, ce qui « est au-dessus de toi », et nous inviter avec Eugène à le suivre dans cet envol…

 

Place du Ve livre

Le cinquième livre est avec ses 32 pages dans l’édition française le plus long de toute l’œuvre, montrant ainsi son accent particulier. Il est remarquable que Bernard ait réservé ce thème pour la fin. Il aurait pu commencer tout de suite par là et indiquer de cette manière que le plus important pour lui était d’élever son regard vers Dieu. Cependant il emmène d’abord le lecteur dans le monde de son époque et le renvoie avec une forte insistance à sa responsabilité terrestre.

Pourquoi fait-il cela ? Je crois qu’il nous donne de cette manière des indications importantes sur sa conception de la vie spirituelle.

Le point de départ était au deuxième paragraphe le regard sur soi-même, la connaissance de soi, qui est pour lui avec toute la Tradition la condition d’un agir fécond et avant tout de la rencontre avec Dieu. Elle doit se placer en tout cas au début.

Ce fut ensuite le tour du domaine des devoirs et de tout l’environnement du Pape. Là le lecteur doit faire ses preuves, travailler et à la fois croître lui-même et mûrir par ses actes. Dans son langage Bernard dirait : les vertus doivent s’épanouir. Le monde extérieur n’est pas pour Bernard seulement un décor en « trompe-l’œil », quelque chose d’annexe ou même un lieu pour s’en prendre aux déviations ou aux tentations, mais la création voulue par Dieu, à la construction de laquelle chacun doit contribuer. Bernard est ainsi loin de toute rêverie ou de toute « fuite du monde. » Comme tous nos pères cisterciens, bien que menant une vie à l’écart, il a bien les pieds sur terre. Sa vie ne se composait pas uniquement de prière et de contemplation, mais aussi essentiellement de travail pénible par lequel les mains se salissent.

 

Style et genre littéraire

Le cinquième livre est écrit, comme toute l’œuvre, dans un style brillant et dense. Il s’agit de questions théologiques de la plus haute exigence, pour lesquelles Bernard témoigne qu’il excelle également dans ce domaine. L’opinion suivant laquelle Bernard n’est pas un véritable théologien se laisse contredire par ces pages de manière impressionnante. Bernard n’écrit cependant pas un manuel de théologie. Il ne prétend pas être complet, ni dans le choix des thèmes, ni dans l’interprétation de leur contenu. Il ne veut pas montrer son savoir, mais inviter le lecteur, l’entraîner, le motiver à accéder à la plus haute forme de la consideratio, pour monter par elle vers Dieu. Il ne veut pas d’abord enseigner, mais enrichir.

Bernard présuppose peut-être dans ce livre une grande capacité chez maints lecteurs. Son destinataire direct est assurément un homme formé sur le plan théologique. Peut-être la spéculation théologique  sur des détails subtils dans quelques chapitres n’est-elle pas familière à quelques-uns. Cependant je prie chacun de s’engager avec confiance dans ce livre. Il cache des trésors que chacun et chacune peuvent découvrir. Je désire répéter ici tout particulièrement répéter l’invitation du début du cours : Notez des passages précieux, des pensées profondes, des sentences etc. ! Il y en a partout… Et voici une consolation pour tous ceux dont la foi est orientée davantage sur la pratique que la spéculation : pour Bernard, la montée vers Dieu par la réflexion théologique n’est qu’un chemin parmi de nombreux autres. Lui-même montre dans ce cinquième livre divers accès et vous découvrirez vous-mêmes  quel est selon lui le meilleur chemin pour arriver à Dieu. Si vous écoutez et regardez attentivement, vous serez peut-être surpris !

Le plan du livre

Je désire vous donner dès le commencement quelques indications sur le plan, car celles-ci pourraient être utiles, à mon avis, pour la compréhension.

Qui parcourt et lit le livre sans contrainte, est frappé par le fait qu’après les passages introductifs tout le livre est « secoué » par la question sans cesse posée : Qu’est-ce que Dieu ? Il y a une énorme tension avec cette question répétée, cette recherche devient fascinante. Malgré l’exigence du texte et du style, je ne pouvais cesser qu’avec peine de lire tant cette question m’a fascinée…

Lorsque j’ai examiné de plus près la structure pour la préparation de ce cours, j’ai été frappé par le fait qu’à côté d’une articulation à première vue évidente, il y en a deux autres sous-jacentes. Je vais esquisser maintenant la première et je chercherai avec vous plus tard dans la conclusion la seconde.

Donc tout d’abord la première articulation :

1.      Au début du livre, Bernard réfléchit sur les possibilités de s’élever vers Dieu dans la méditation (paragraphes 1-6) Il ne distingue pas seulement trois degrés de la méditation, mais encore trois possibilités différentes de la connaissance : le penser, le savoir et le croire. Même si Bernard ne le dit pas expressément, il s’agit de la base de la structure ultérieure du livre.

2.      Le passage suivant est consacré à la « manière de connaître », le penser. Bernard médite ici sur la nature des esprits bienheureux et y distingue très exactement ce que nous savons par la Révélation et ce qui est pure spéculation, mais qui doit avoir absolument sa place dans une réflexion croyante (paragraphes 7-12)

3.      Suivent alors des réflexions sur la connaissance philosophique de Dieu. Il s’agit ici des possibilités d’obtenir des vues sur l’être de Dieu par notre intelligence. Ces connaissances obtenues à la suite d’une réflexion déductive sont à mettre dans la catégorie du  savoir (paragraphes 13-17)

4.      Notre réflexion peut s’approcher de Dieu en tâtonnant, mais ne peut pas le pénétrer. Ceci vaut avant tout pour les plus hautes révélations de notre foi : le mystère de la Trinité et des deux natures dans le Christ. Il s’agit du  croire (paragraphes 18-23)

5.      Bernard pourrait conclure ici ses réflexions. Il ne le fait cependant pas, car pour lui il s’agit dans la consideratio de Dieu de quelque chose de beaucoup plus profond que de connaissances théoriques. Nous devons être conduits lors de la lecture à une rencontre profonde avec le Dieu vivant. Cette rencontre ne se contente pas d’une connaissance rationnelle, ni du croire comme acte de « tenir pour vrai », mais tend,  remplie de nostalgie, à saisir Dieu. En maître spirituel, Bernard parle ici des possibilités que nous offre la foi. Le livre se conclut de manière assez abrupte, précisément au moment où le lecteur est échauffé et désirerait bien en savoir plus sur la rencontre concrète avec Dieu. C’est exactement là le point précis selon Bernard : Le moment est venu maintenant, où il se retire, comme un  guide avisé de la fiancée, pour ne pas gêner la rencontre du lecteur avec Dieu. Comme Bernard le dit dans la conclusion, Dieu se trouve en définitive seulement dans la prière, et non dans l’écriture (ou la lecture) d’argumentations. Tout le reste doit se dérouler de manière tout à fait personnelle entre le lecteur et Dieu… (paragraphes 24-32)

 

1. Remarques introductives

 

Maintenant, chers lecteurs, je vous invite à vous mettre en route en tenant la main de Bernard. Des remarques introductives sont le plus souvent quelque chose de sec ; je vous prie cependant de ne pas les sauter ou de ne pas les survoler rapidement car elles contiennent quelque chose d’important, comme je l’ai laissé entendre à propos de la structure.

a)      Pour le chapitre : ce qui est au-dessus de toi (V, 1-2 ; p. 117-119)

Bernard présente ici un petit enseignement théologique sur la connaissance : Comment pouvons-nous, êtres terrestres et limités, accéder à la connaissance des choses éternelles ? Comme la plupart du temps chez Bernard il y a une citation décisive de l’Ecriture au centre, cette fois de la Lettre aux Romains : « l’examen du créé permet à notre intelligence de concevoir ce que Dieu  a d’invisible. » Il s’agit donc d’une connaissance par comparaison, par analogie, avec l’aide d’une « échelle », comme Bernard le dit de manière imagée. Au ciel cependant nous verrons Dieu face à face, l’échelle sera alors superflue.

Ø      Suggestion pour la réflexion : Dans les premières lignes Bernard renvoie à la considération, comme il en a été question dans les derniers livres. Comment cette considération « terrestre » se situe-t-elle par rapport à celle sur les biens éternels ? Se trouvent-ils ici des indices expliquant pourquoi Bernard commence par le terrestre, avant de se tourner vers l’éternel. Partagez-vous son point de vue ou bien emprunteriez-vous le chemin opposé ?

 

 

b)      Pour le chapitre : les trois degrés de la contemplation par lesquels on s’élève (V, 3-4 ; p. 119-120)

Nous avons déjà réfléchi à plusieurs reprises dans cette œuvre sur la nature de la  considération. Tout le premier livre lui était consacré et dans le deuxième livre nous avons reçu des suggestions complémentaires. Ici Bernard examine encore une dernière fois cet « exercice spirituel » qui lui est si cher, et sous un tout nouvel aspect :

Maintenant il ne s’agit pas d’une conduite de vie avisée et ordonnée sous le regard de Dieu, mais de la considération comme « montée vers Dieu. »

Ø      Suggestion : confrontez les trois formes de la  considération décrites par Bernard en traçant trois colonnes sur une feuille de papier et en reportant dans la colonne correspondante, ce qu’il dit sur la première, la deuxième et la troisième forme. A quelle colonne appartient, la considération à laquelle Bernard a invité du deuxième au quatrième livre ?

Ø      Il est très intéressant que Bernard place dans ce chapitre la considération en lien avec les sens, les organes des sens qu’il désigne comme les trésors des mortels. Il esquisse ainsi un jugement très positif de la « sensorialité » humaine. Les sens ne sont pas vus d’abord comme des portes d’accès du mal, mais comme des dons précieux et des conditions également pour la reconnaissance mentale et spirituelle. Ici Bernard est très moderne et est pour une large part du même avis que les maîtres contemporains de méditation. Toutefois Bernard n’est pas sans critique à propos des sens, comme vous l’avez peut-être aussi découvert dans ces lignes.

Ø      Il est également suggestif que Bernard fait allusion ici au paragraphe 3 pour la première fois à une « croissance » dans la considération et en parle. Tout le monde ne peut donc pas simplement s’y adonner et accéder à Dieu par la considération. Comme se réalise cette croissance, ce mûrissement selon lui ? Comment se manifeste-t-il ? Les explications de Bernard s’accordent-elles avec votre expérience ?

Il est encore important de noter que le « but » ultime de la contemplation apparaît ici très clairement pour la première fois : il ne s’agit d’un savoir dépendant de l’intelligence, ni même seulement d’un agir correct, mais de la rencontre avec le Dieu vivant !

 

c)      Pour le chapitre : les trois possibilités par lesquelles notre considération cherche à saisir Dieu et les anges (V, 5-6 ; p. 120-122)

La manière dont Bernard introduit ce chapitre plutôt méthodique pour ne pas que le lecteur en vienne à croire qu’il s’agisse de trouver des « recettes de cuisine » est admirable. Il est à remarquer de suite qu’il n’est pas seulement un philosophe et un théologien, convaincu de la justesse de ses théories, mais un homme de Dieu, qui a rencontré l’Insaisissable, pour autant que ce soit possible sur terre à un humain. Ce que Bernard offre ensuite comme réflexions méthodiques sur la rencontre de Dieu, résiste cependant à toute critique. Avec une pénétration étonnante il différencie la théologie spéculative de la connaissance métaphysique exacte, ainsi que celle-ci de la foi. Même si ces définitions peuvent être également sèches, elles ont pourtant selon moi une importance qui dépasse leur époque. Elles concernent aussi des questions qui nous préoccupent tant dans notre vie personnelle que dans une discussion avec d’autres sur la foi. Pensons seulement aux bouleversements énormes vécus par la réflexion théologique après le 2ème concile du Vatican. Soudain des idées sur la vérité desquelles des générations avaient tenu sans réserve étaient mises en  question…Ou à la remarque entendue souvent lors d’une rencontre avec des sceptiques : « croire signifie ne rien savoir. »

     Suggestion pour la réflexion : Où se situe selon vous dans nos vision actuelles du monde et de la foi le « penser », le « reconnaître » ou le « croire » ?

      En quoi consiste le danger de confondre ces différents accès aux questions religieuses et de causer du trouble ?

 

 

2. Le domaine du « penser » : la spéculation théologique sur les anges (V, 7-12 ; p. 122-129)

 

Nous nous trouvons devant un long chapitre qui peut être lu par « petites doses » et qui doit permettre de se faire une idée sur l’ensemble pour pouvoir apprécier la structure et l’art de la représentation, ce qui le rend cependant recommandable. Au cours d’un second passage il serait possible ensuite de chercher les « perles cachées » dans ce champ.

Je crois, en effet, que ce chapitre semblera un champ assez sec pour beaucoup d’entre nous, ou mieux un pays densément couvert de plantes bizarres des temps anciens, desquelles il est peut-être difficile de tirer quelque chose.

Bernard dit très clairement que ce chapitre, ou du moins ce qui concerne les spéculations sur les anges, est à classer dans le domaine du « penser. » A la suite de Denis l’Aréopagite et de Grégoire, il se fait un plaisir de spéculer sur la « hiérarchie des chœurs des anges », et ce plaisir, il ne faut pas le lui ôter, même si ce thème est très éloigné peut-être de nombre de personnes d’aujourd’hui…

Je voudrais malgré cela vous inviter à vous engager vraiment dans ce chapitre. Après une première lecture, vous pouvez essayer d’esquisser le plan. Bernard réussit en effet déjà dans la disposition de ses réflexions un petit chef d’œuvre. Peut-être serez vous frappés par ce que j’ai résumé ci-dessous en caractères plus petits, peut-être ferez vous encore d’autres découvertes étonnantes…

 

Mes impressions : Bernard prouve tout d’abord littéralement ce qu’il a dit de l ‘ « échelle » dont nous avons besoin  pour monter jusqu’à Dieu. L’accès à Dieu en passant par d’autres créatures est d’ailleurs très important pour lui. En beaucoup d’endroits de ses œuvres Bernard suppose qu’il est plus facile pour nous les humains de ne pas aller directement à Dieu, mais d’avoir recours à l’aide d’autres créatures qui nous mènent à Dieu, que ce soit des personnes secourables ici-bas, les saints au ciel ou précisément les anges (voir à ce sujet SCt 62 :  BEGUIN, p. 636-646 ; SBO II, p. 154-161 ; SC 472, p. 260-281  ou Div 107 :  SBO VI/1, p. 379-381 ; EMERY, p. 188-190). Cela est surtout valable au commencement de la conversion. C’est une expérience très réaliste et orientée vers l’Eglise (7-8)

Faites attention ensuite  à la très belle partie centrale (9), pour ainsi dire les premiers essais d’orientation dans le ciel.

A la fin Bernard descend alors vers nous en passant au-dessus des anges dans l’ordre inverse, l’ensemble est construit symétriquement, et il nous fait connaître ce que nous pouvons connaître de Dieu par les anges, c’est-à-dire par ce que Dieu opère dans et par les anges (10-11)

·        Suggestion pour des réflexions ultérieures : Si vous désirez continuer plus intensivement avec les anges, vous pouvez ouvrir un dictionnaire biblique où chacun des « chœurs des anges » est décrit avec sa place et son origine dans l’Ecriture Sainte.

·        La pensée, suivant laquelle les anges en tant que créatures divines reflètent quelque chose de la grandeur et de la majesté de Dieu, est très profonde et belle. Quelle est la parole de Bernard sur Dieu manifesté à travers les anges qui vous plait le plus ?

·        Comment cela se présenterait-il, si vous utilisiez ce principe concernant les humains qui vous sont personnellement proches ? Il n’est pas seulement valable pour les anges, mais aussi pour toutes les créatures. Pour vous, que reflètent ces humains de Dieu ? Peuvent-ils devenir pour vous un véritable pont en vue d’une rencontre avec le grand Dieu insaisissable?

 

Le paragraphe de conclusion 12, dans lequel Bernard jette un pont entre notre relation aux anges et notre relation à Dieu, a un sens très profond et se révèle suggestif pour des méditations ultérieures. Les anges nous sont plus proches comme créatures, et pourtant Dieu nous est au plus intime encore plus proche que tout ange… Qu’est-ce qui vous pousse ici à la réflexion et à la prière ?

 

 

3. Le domaine de la reconnaissance philosophique de Dieu, du « savoir » : l’être de Dieu (V, 13-17 ; p. 129-135)

 

Nous avons à nouveau devant nous un long chapitre au riche contenu. Comme les passages suivants, il est marqué par la question croissante et à répétition : Qu’est-ce que Dieu ?

Là les philosophes se retrouvent dans leur élément, même si Bernard comme penseur chrétien donne toujours une référence de la Sainte Ecriture…

Par ailleurs Bernard n’oublie pas non plus dans ses profondes réflexions sur l’être de Dieu les questions contemporaines en discussion. Au paragraphe 15 il reprend avec une légère variation la parole d’Anselme de Canterbury : Dieu est le plus grand qui puisse être pensé. Anselme bâtit là-dessus sa preuve de Dieu « ontologique » qui joua un grand rôle jusqu’à Descartes dans l’histoire de la philosophie. Bernard a cependant là autre chose à faire qu’à combattre son « collègue » : il en vient avec ses démonstrations à parler indirectement d’une théorie particulière représentée par l’évêque Gilbert de Poitiers.

Chers lecteurs, si vous n’êtes pas trop versés dans la philosophie, ce chapitre sera peut-être moins utile pour votre vie spirituelle. Mais qui sait, peut-être trouverez-vous aussi une perle sur ce plateau aride ? Sinon, cela deviendra plus concret et meilleur dans la suite de ce cinquième livre…

 

4. Le domaine du « croire » : La Trinité divine et les deux natures dans le Christ (V, 18-23 ; p. 135-139)

 

L’examen du plan du cinquième livre donne l’impression que Bernard voudrait conduire au « croire » par le « penser » et le « savoir. » Cela résonne de façon un peu étonnante aux oreilles de ceux qui sont familiers de la philosophie médiévale. Il est cependant bien connu que précisément Abélard opposa à la thèse d’Anselme de Canterbury Credo ut intelligam, je crois pour connaître, son Intelligo ut credam, je connais pour croire. Abélard fut condamné à l’instigation de Bernard au synode de Sens en 1141 pour ses formulations osées. Il passe cependant aujourd’hui pour un grand maître spirituel et un logicien très important de son temps. Sa tendance à agrandir avec de nouvelles méthodes logiques les possibilités de connaissance de l’esprit humain s’opposait au souci de Bernard pour un usage respectueux et fidèle de la Tradition et la vérité révélée. L’Abbé de Clairvaux n’est-il pas ici en train de suivre Abélard et de chercher lui aussi à aller de la connaissance rationnelle à la foi ?

Si vous lisez attentivement le passage entre les domaines du savoir et du croire (paragraphe 18), vous remarquerez que cette première impression est fausse. En effet Bernard ne considère absolument pas le savoir comme un pont vers le croire, mais il pousse le savoir en quelque sorte ad absurdum ; il montre que les réflexions de la raison se heurtent à une énigme insoluble  pour percer les mystères du croire.  Si l’intelligence voulait pénétrer dans le domaine scellé du croire, elle se troublerait inévitablement, elle rebondirait comme scrutator maiestatis, coupable de curiosité sacrilège (citation du De consideratione V, 6 et dans de nombreuses autres œuvres de Bernard), et se briserait comme Bernard le signale dans de nombreux endroits de ses œuvres.

Remarquez dans les paragraphes suivants, plus brefs, combien Bernard se démène souverainement avec les concepts et les démonstrations, avec quelle maîtrise il domine le vocabulaire théologique de son époque et quelle clarté, et en même temps quelle foi imprègnent ce qu’il dit !

Par ailleurs le petit paragraphe 23 traite à nouveau d’une hérésie du XIIe siècle et n’est pas d’un grand intérêt pour nous.

Si vous désirez vous occuper de plus près avec les questions théologiques et philosophiques évoquées ici, je vous renvoie volontiers au travail de P. Albéric Altermatt, « Bernhard von Clairvaux. Sein Gottesbild im 5. Buch des Traktates „De consideratione“ » paru dans la Cistercienser Chronik 77(1970) p. 101-123. P. Albéric y compare les idées de Bernard également avec les résultats des grands scolastiques du XIIe  siècle.

Sinon je vous invite maintenant à passer aux questions plutôt concrètes de la connaissance de Dieu que Bernard pose à la fin de son livre.

 

 

5. Le domaine du « saisir » : qu’est-ce que Dieu pour moi (V, 24-32 ; p. 140-149)   

Dans l’Introduction de l’ensemble, j’ai déjà signalé que Bernard ne se contente pas de discussions logiques, puissent-elles être profondes et théologiquement justes. Pour lui il en va de bien davantage : de la rencontre personnelle avec Dieu, qui saisit et exige toute la personne.

 

Ce n’est certainement pas sans motif que Bernard place notre rencontre avec Dieu à la fin de son livre et à la place centrale. Il nous invite donc maintenant à nous poser très personnellement la question « Qu’est-ce que Dieu » : qu’est-ce que Dieu pour moi ? Comment puis-je le rencontrer ?

 

a)      Introduction : les nombreuses manières de rencontrer Dieu (V, 24 ; p. 140)

Dans l’Introduction, il y a un petit chapitre, qui contient de précieux  points de départ pour la réflexion. Je crois qu’il n’y a pas besoin d’autres explications.

·        Je vous invite cependant à vous poser personnellement cette question : « qu’est-ce que Dieu pour moi ? » Bernard offre de nombreuses réponses possibles. « Votre » réponse s’y trouve-t-elle ? Parmi les réponses proposées quelle est celle qui vous convient le mieux ? Celle qui vous convient le moins ? Pourquoi ?

 

b)      Dieu, punition des orgueilleux (V, 25-26 ; p. 140-143)

La première phrase du paragraphe 25 donne la direction pour la suite : Dieu est la punition des apostats et la magnifique récompense des humbles. Ce sont les deux points que Bernard traite à la fin de son œuvre. Il commence par le négatif, pour faire accéder finalement d’autant plus clairement au positif splendide.

Nous avons ainsi devant nous un texte sur un sujet dont nous avons de nos jours très rarement l’occasion  d’entendre un exposé : une méditation sur l’enfer. S’il vous plait, faites attention au cours de la lecture à la manière sobre et en même temps très réaliste avec laquelle Bernard expose ses pensées. Il n’y a rien concernant le feu de l’enfer ou les petits démons etc. comme il n’est pas rare d’en trouver abondamment dans d’autres écrits du Moyen Age (notamment dans l’Exordium magnum). L’enfer est pour lui sans compromis ; il est simplement la conséquence d’un cœur définitivement endurci contre Dieu et contre le bien. Il est remarquable que les conceptions de Bernard s’accordent avec celles des êtres humains qui ont pu être sauvés, mais qui ont survécu par exemple après une tentative de suicide et montrent comment le problème qu’ils voulaient éviter a grandi jusqu’à devenir un cauchemar, puisque la vie humaine n’offre aucune possibilité de détournement ou de dissimulation. Simultanément il est frappant de constater que l’enfer, suivant Bernard déjà, ne consiste pas dans le rejet définitif de l’être humain par Dieu, mais dans la distance prise par l’être humain vis à vis de la face de Dieu.

 

·        Suggestion : Si vous êtes déjà un peu exercé dans les textes médiévaux, je désire vous inviter à chercher une structure dans les exposés de Bernard sur l’enfer. Pouvez-vous reconnaître un principe d’agencement ?

 

Essai de réponse : Après un examen plus précis, j’ai été frappée par le fait que Bernard a apparemment ordonné ses réflexions selon les trois facultés de l’âme (suivant saint Augustin et les écrits patristiques postérieurs à lui) : la volonté, l’intelligence, la mémoire. Il décrit comment la rencontre directe avec Dieu agit efficacement sur les facultés de l’âme par la force, la lumière et la vérité.

 

·        Suggestion pour tous : Qu’est-ce qui vous plait le plus dans ce chapitre ? Qu’est-ce qui vous laisse songeur  ou vous fait peur ? Que pouvez-vous en tirer pour notre conduite de vie personnelle ? Vous pouvez échanger sur ce sujet également entre vous.

 

Au cas où quelqu’un aimerait poursuivre plus précisément sur ce sujet, je le renvoie à une autre description de l’enfer de la main de Bernard dans le De conversione  IV,6 (SBO IV, p. 77-78 ; SC 457, p. 338-341)

 

c)      Dieu, récompense magnifique des humbles (V, 27-32 ; p. 143-149)

Pour Bernard aussi, l’enfer n’est pas le dernier mot de Dieu, mais seulement une possibilité inquiétante de la liberté humaine. Le dernier mot de Dieu est plutôt la lumière, la vie, la connaissance de sa grandeur et de son amour infinis, et le cadeau qu’il nous fait de pouvoir le « saisir » dans sa grandeur fascinante.

 

Bernard commence ainsi son chapitre grandiose de conclusion.

Nous, les humains, nous ne pouvons pas facilement regarder Dieu dans sa grandeur. Il est comme un grand édifice difficile à cadrer dans l’objectif d’une caméra. Il faut faire des photographies partielles et tenter ensuite d’assembler au mieux les résultats.

Pour nous aider, l’Abbé de Clairvaux se sert du passage de l’Ecriture Ep 3, 18, que nous avons déjà rencontré dans le deuxième livre (paragraphe 19) Vous en souvenez-vous ? Il s’agissait alors de regarder en nous-mêmes et de ne pas nous laisser disperser dans diverses directions. Bernard bâtit ici un véhicule à quatre roues avec la hauteur, la profondeur, la longueur et la largeur pour nous aider dans notre faiblesse à regarder Dieu dans sa grandeur. Même si Dieu nous dépasse largement dans toutes ses dimensions, il y a aussi un équilibre entre les différentes perspectives. Vous le remarquerez au cours de la lecture.

 

·        Suggestion : Je conseillerais, également pour ce chapitre, de le parcourir une première fois. Ensuite vous pouvez noter sur une feuille de papier la structure magnifique. Qu’est-ce que Bernard met ainsi en relation ? Ces relations sont-elles artificielles ou font-elles partie de la nature des choses ? La structure ressemble à une construction gothique avec ses « piliers de soutien », ses « liaisons transversales » et ses « arcs » telle que les Cisterciens en ont réalisé avec une beauté admirable et sobre dans le domaine de l’architecture…

·        Au cours d’un deuxième parcours vous pourriez étudier ensuite à plus petite dose les « interprétations de détail » et les laisser agir en vous. Laquelle des quatre dimensions serait la « vôtre » ? Où  pouvez-vous rencontrer Dieu le plus facilement ?

·        Il reste naturellement à remarquer ici que toutes les quatre dimensions sont importantes pour Bernard. Si l’une d’elles est entièrement supprimée, le véhicule « se renverse. » C’est pourquoi il faut encore réfléchir à ceci : Quel est pour « ma » dimension la manœuvre corrective pour rester en équilibre ?

·        Vous restez peut-être bloqués par les deux « bras de l’âme », la crainte et l’amour ? Pour Bernard aussi, il est important que la crainte soit « le commencement de la sagesse », mais elle n’est pas seulement un degré pour les commençants qui disparaît simplement avec la croissance de l’amour. Selon lui elle a d’abord besoin d’une profonde transformation pour devenir pure et enfantine. C’est seulement ensuite qu’elle est pour lui un complément nécessaire de l’amour qui « ignore le Pontife » (Prologue du De consideratione, p. 21) et qui sans la crainte pourrait pour cette raison se perdre dans un désir effréné de se faire valoir. Si vous désiriez approfondir cela, vous pourriez lire en comparaison et méditer les chapitres XII, 34 – XIV, 38, en particulier le paragraphe 38 du traité De diligendo Deo de saint Bernard. (GILSON, p. 192-198 ; SBO III, p. 148-152 ; par. 38 : GILSON, p. 197-198 ; SBO III, p. 152)

 

Et enfin… Synthèse du cinquième livre

Dès les premières pages du texte accompagnant le cinquième livre, je vous ai parlé d’un deuxième plan qui m’est apparu après un regard plus attentif. J’ai déjà utilisé le premier plan en suivant le « penser », le « savoir », le « croire » et le « saisir » comme principe d’articulation pour ce livre, pour que le texte soit plus clairement cadré.

Tout à fait en conclusion je désire attirer votre attention sur un autre principe d’articulation qui caractérise encore plus fortement le cinquième livre comme un crescendo unique vers Dieu et vers la rencontre avec lui.

Revenez, s’il vous plait, au paragraphe 5, p. 120-121. Ici pour la première fois le regard est tourné vers Dieu. Dans le texte latin, il est question de vestigare ou d’investigare. Là se retrouve le mot vestigium, trace (de pied) Je dois ici corriger ma propre traduction. « Saisir » est ici trop fort. Il s’agit en fait d’une première recherche de Dieu par le regard, un essai pour « découvrir sa trace. »

Bernard nomme et développe ensuite trois méthodes : le « penser » (opinio), le « reconnaître » (intellectus) et le « croire » (fides). Chacune se distingue de la précédente par une sûreté croissante. Dans une connaissance rationnelle la sûreté plus grande s’appuie sur le jugement de la raison ; dans la  foi, par contre, sur la vérité et la fidélité de Dieu (paragraphes 7-23).

 

Comme il a été dit plus haut, ce n’est cependant pas tout. Cela ne suffit pas que l’intellect reconnaisse Dieu à sa manière, tout l’être humain doit le rencontrer, le saisir (comprehendere) Ce saisir est, comme le mot l’exprime, beaucoup plus concret et plus global qu’une simple reconnaissance rationnelle. Il imprègne toute la vie. Ce saisir n’a pas seulement des conditions préalables en nous-mêmes (seuls les saints le saisissent, paragraphe 30, p.147), mais il se fonde sur la condition préalable encore plus fondamentale que nous sommes nous-mêmes saisis par Dieu, apprehendere in quo apprehensi sumus (paragraphe 27 p. 145 en haut) Dieu lui-même doit d’abord venir au devant de nous et nous devons nous laisser saisir dans notre recherche enveloppant toute notre vie. En arrière-fond il y a ici Ph 3,12 : « je tends à saisir cela, comme moi-même j’ai été saisi par le Christ. Qu’est-ce qui arrive quand le saisir et l’être saisi parviennent au but final ? La citation du Cantique des Cantiques, qui se trouve implicitement au centre de ce chapitre dans son contenu, se réalise alors pleinement : « je l’ai saisi et je ne veux plus le lâcher » (Ct 3, 4). En latin, il y a ici le mot tenere, tenir, retenir. Bernard parle ici de l’étreinte avec les deux bras de la crainte et de l’amour. Qui s’y connaît dans les métaphores et les comparaisons dont Bernard aime se servir dans sa mystique, sait qu’il s’agit ici pour lui de l’union mystique qu’il désigne volontiers par l’image de l’étreinte (voir SCt 83, 3 : GILSON, p. 320-321 ; BEGUIN, p. 847-848 ; SBO II, p. 299-300 ; SCt 83, 6 : GILSON, p. 323-324 ; BEGUIN, p. 851-852 ; SBO II, p. 302) Le but vers lequel il tend et désire nous emmener dans un mouvement puissant et montant de plus en plus depuis la découverte par le penser, le reconnaître, le croire et le saisir, est le suivant : Que nous puissions, par une consideratio, une « considération », qui traverse et transforme toute notre vie, harmoniser nos sentiments avec les siens, de telle sorte que nous puissions devenir finalement un seul esprit avec lui. Ici s’achève la parole, là commence l’ineffable, l’inexprimable qu’aucun œil n’a vu, aucune oreille n’a entendu : « Mais il se peut que la prière soit plus convenable pour cela que l’analyse, et d’un emploi plus efficace. Terminons là-dessus notre livre, mais ne mettons pas fin pour cela à nos recherches. » (p. 149)